Le Joueur Jérôme Kerviel seul contre tous par Paul-Eric Blanrue et Chris Lafaille

Editions Scali

Mars 2008 151 pages 139 pages avant le lexique

15 euros

Le livre est bien écrit et se lit facilement.

Contenu

Chapitre I Retour sur le suicide d'un salarié de la Société Générale en 2007 Luigi Casu

Chapitre II Découverte et annonce de la fraude

Chapitre III Interview d'un trader pour en cerner le métier

Chapitre IV La fraude et la découverte de la fraude

Chapitre V Les alertes, la hiérarchie

Chapitre VI Etude psychologique, présentation de Jérôme Kerviel

Thèse du livre

Le joueur, qui se rend compte qu'il finit par gagner en trichant. Alors il pense qu'il va certainement finir par gagner.

Autres commentaires

En page 11 "Comme dans le film tiré du livre de John Grisham, La Firme, dont le héros, Tom Cruise, lui ressemble tant selon la presse"

En page 13 "Kerviel, en tout cas, ne s'est pas enrichi personnellement".

Comme envisagé dans mon livre, l'enrichissement personnel dans le cadre d'opérations de marché peut très bien passer par un tiers qui lui aura pu bénéficier des pertes de la Société Générale, et qui peut reverser un avantage par exemple sur un compte à numéro dans une place financière exotique.

En page 111, les auteurs écrivent de manière pertinente que la détention en janvier 2008 par la Société Générale par l'intermédiaire des opérations non autorisées de Jérôme Kerviel de 70 % de l'open interest du DAX mars 2008 relève du mystère.

La page 126 sur la confiance et sur la responsabilité de la Société Générale est excellente.

Erreurs

L'explication de la méthode de dissimulation des positions non-autorisées est sommaire.

En page 75, "Dans le même temps, pour garder sa position spéculative et déjouer les contrôles, il construit une position inverse, totalement fictive ... la somme des positions réelles est ainsi additionnée à la somme des positions fictives, et le tout est égal à zéro, ou peu s'en faut, car il faut rester dans les limites".

Je me mets à la place d'un lecteur tout public. A la lecture de ce passage, je comprends qu'en fait Jérôme Kerviel a créé un portefeuille de futures identique au réel, mais de sens inverse, permettant de déjouer les contrôles.

Cette explication est en effet erronée. Les opérations fictives avaient deux objectifs distincts : l'un de contourner les contrôles portant sur le risque de marché, l'autre de dissimuler du résultat. Pour dissimuler du résultat, pas forcément besoin de créer un portefeuille aux caractéristiques identiques. Ainsi, le trader a utilisé des achat vente d'actions à prix différent pour générer du résultat fictif, mais la position n'est pas inverse, il ne s'agit même pas des mêmes instruments financiers réels. Quant au risque de marché, les instruments financiers utilisés dépendaient de leur détection par les contrôles existants.

La problématique de dissimulation des opérations non-autorisées est par conséquent bien plus complexe que celle décrite dans le livre.

En page 76, "ces opérations dûment enregistrées et comptabilisées". Là encore c'est un raccourci. Au contraire de ce qui est écrit, certaines des opérations fictives n'étaient jamais comptabilisées et permettaient tout de même de dissimuler du risque de marché. Pourquoi ? Parce que les contrôles de comptabilité sont mensuels et ceux portant sur le risque de marché sont quotidiens, il y avait ainsi des opérations fictives qui étaient annulées avant leur enregistrement en comptabilité mais qui ont pu servir à dissimuler du risque de marché.

En page 78 "pour réaliser ces subterfuges, il a dû usurper des codes informatiques appartenant à des opérateurs". Comme l'indique le rapport de l'Inspection de la Société Générale du 20 février 2008, bien avant la parution du livre, les accès indus initialement identifiés n'ont finalement pas été avérés. L'investigation d'éventuelles usurpations informatiques se poursuivaient, mais aucune information ne permettait d'écrire ce qu'écrit l'auteur. Les rapports définitifs de la Société Générale de fin mai 2008 ont confirmé que le trader n'avait pas eu besoin d'usurper des codes informatiques. La correcte compréhension du mécanisme de la fraude le permettait également.

Les auteurs persistent en page 104.

En page 83, "fin juillet, il a atteint 2,2 milliards de pertes." Faux, ce n'est pas fin juillet mais fin juin 2007.

En page 85, il adopte une position longue, acheteuse, sur environ 90 000 futures DAX et 780 000 futures Eurostox50 et quelques milliards de Footsie. Cette position lui fait gagner 1,4 milliards d'euros !"

C'est faux. Les auteurs confondent avec les positions prises en janvier 2008 ! Il n'y avait pas de future Footsie au troisième trimestre dans les opérations de Jérôme Kerviel. Les contrats cités correspondent bien à ceux de janvier 2008 pour le future DAX et le future Eurostox50.

En page 91, "l'accumulation des gains qu'il devait camoufler l'a conduit à se dévoiler malgré lui et à commettre des fautes irréparables qui l'ont fait repérer."

Si perdre signifie pour les auteurs se faire prendre, alors la phrase est exacte. Mais perdre signifie avant tout perdre de l'argent, ce qui importe le plus pour un joueur, et alors la phrase est erronée. Ce n'est pas parce que Jérôme Kerviel a camouflé ses gains de 2007 qu'il a pris de nouvelles positions en 2008 qui elles se sont révélées perdantes.