La revue minutieuse des comptes-rendus médiatiques du déroulement des deux mois du procès de Kweku Adoboli, l'ancien trader d'UBS condamné à sept ans de pris me permet d'affirmer qu'un article paru dans Le Monde comporte erreurs et approximations.

Il s'agit de l'article "Sept ans de prison pour Kweku Adoboli, l'ancien trader de la banque suisse UBS" publié le 21 novembre 2012 par le journaliste Eric Albert.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/11/21/sept-ans-de-prison-pour-kweku-adoboli-l-ancien-trader-de-la-banque-suisse-ubs_1793694_3234.html

1) L'article du Monde affirme que le procès a montré que ses supérieurs étaient au courant

"Le procès de Kweko Adoboli, l'ancien trader de la banque suisse UBS, a montré que ses supérieurs étaient au courant de ses agissements."

Quelques lignes plus loin, le journaliste a recours à une technique journalistique répandue, minimiser la portée d'une assertion affirmée plus tôt : "au moins partiellement", tout en omettant de préciser ce que cela recouvre !

"La défense a apporté la preuve que les trois traders qui travaillaient au même "desk" que l'accusé étaient au courant de ses agissements, au moins partiellement."

"Son supérieur direct, John Hughes, a reconnu à la barre qu'il savait ce que M. Adoboli faisait. Il a déclaré qu'il n'avait simplement pas voulu le dénoncer."

D'abord la décision de John Hugues de ne pas dénoncer son collègue se rapporte seulement à l'existence du compte parapluie qui servait à Kweku Adoboli à lisser ses résultats déclarés, pas à l'ensemble de la fraude, positions non-autorisées de plusieurs milliards de dollars l'été 2011, opérations fictives.

"Hughes, 30, was asked by prosecutor Sasha Wass why he did not report Adoboli when his colleague had first told him about his illicit account during an electronic chat in January 2011.
... "I should have reported him"
- Reuters, UBS trader knew of Adoboli's secret account, said nothing, par Estelle Shirbon, 25 septembre 2012
http://uk.reuters.com/article/2012/09/25/uk-ubs-trial-idUKBRE88O16Q20120925

Ensuite, il est sommaire que le journaliste écrive que John Hugues était le supérieur direct de Kweku Adoboli, alors que John Hugues était un collègue trader qui travaillait sur le même desk de Kweku Adoboli !

Sur les périodes concernées par les chefs d'inculpation, les supérieurs directs de Kweku Adoboli (et de John Hugues, de trois ans le cadet d'Adoboli !) ont été :

- Ron Greenidge de 2008 jusqu'en avril 2011.

Il a déclaré au procès n'avoir pas été au courant ni du compte parapluie (technique du matelas ou du lissage, ce que la défense prétend), ni des opérations fictives, avait juste constaté deux ou trois dépassements de limites (mais comme dans l'affaire Kerviel Société Générale, des dépassements sans comparaison avec les milliards d'exposition dissimulés par les opérations fictives, qui d'ailleurs ont commencé en juin 2011, donc postérieurement à la fonction de Greenidge). Comme dans l'affaire Kerviel, la défense a prétendu qu'en raison des gains affichés Ron Greenidge savait que Kweku adoboli dépassait ses limites ! Mais curieusement il me semble que Le Monde n'a pas adopté le même raisonnement (cf articles de Pascale Robert-Diard) lors du procès en appel de Jérôme Kerviel n'est-ce pas ?

- John Di Bacco d'avril 2011 jusqu'à septembre 2011, basé aux Etats-Unis

Etait au courant d'un dépassement de limites en juin 2011 pour 200 millions de dollars. Un employé d'UBS, Will Green, lui aurait dit en août 2011 que la banque avait des futures non saisis qui provenaient du desk ETF de Londres. Kweku Adoboli lui aurait dit qu'il avait oublié de booker l'opération. Il a assuré ne pas être au courant ni du compte parapluie, ni des opérations fictives, ni de l'exposition et de la perte sur les positions dont Kweku Adoboli dissimulait le risque.

source : Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 1 et 2. http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/09/24/25173289.html

Certes, le supérieur direct Di Bacco étant basé aux Etats-Unis, John Hugues s'était vu confier des tâches de supervision, tâches dont le procès a montré qu'elles n'avaient pas été accomplies de manière satisfaisante.

Des extraits du rapport de l'audit interne (GIA) en date du 9 décembre 2011 d'UBS indiquent que le collègue de Kweku Adoboli, John Hugues, était censé accomplir des tâches de supervision sur le desk ETF au deuxième trimestre 2011. Le responsable du desk John di Bacco était basé aux Etats-Unis. Mais la compliance lui avait demandé 17 fois de suivre des formations de supervision ce qu'il n'avait pas fait. Le rapport ajoute qu'il y a une forte présomption de collusion au niveau du desk pour que ce contrôle ne soit pas implémenté.

source : Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 6. Du lundi 15 au vendredi 19 octobre 2012 http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/10/16/25348199.html

John Hugues a nié avoir été son supérieur hiérarchique. Kweku Adoboli a affirmé au procès qu'il considérait John Hugues comme son supérieur hiérarchique. Le rapport interne d'UBS indiquait que les deux co dirigeaient le desk ETF ! L'accusation réfute que John Hugues ait pu être son supérieur.

source : Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 8. Du lundi 29 octobre au vendredi 2 novembre 2012 http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/10/30/25459710.html

De là par conséquent à écrire brut de décoffrage que John Hugues était le supérieur direct de Kweku Adoboli !

De plus, l'article omet de détailler ce que John Hugues a précisément reconnu ce qu'il savait, et ce qu'il ne savait pas !

John Hugues a reconnu être au courant du compte "parapluie" depuis janvier 2011, mais il pensait que cela servait à Kweku Adoboli pour lisser son résultat. Il a affirmé ne pas savoir que cela permettait de dissimuler une fraude.

La défense a démontré que John Hugues a contrôlé un moment le compte parapluie, ce que John Hugues a admis.

Les deux autres collègues, ST et CB auraient également été au courant du compte parapluie selon la défense. Depuis au moins avril 2010 pour ST selon un mail. Depuis au moins février 2011 pour CB selon un mail. Ce qu'ils ont reconnu. Mais ils n'ont pas reconnu l'ampleur des positions en jeu.

Les trois collègues du desk ETF auraient été au courant des transactions fictives depuis mai 2011, bien qu'ils n'en connaissaient pas l'ampleur, d'après des notes prises par Damien Byrne Hill, avocat de Herbert Smith LLP pour UBS, qui avait interrogé Adoboli après que ce dernier ait avoué en septembre 2011.

La défense a montré que John Hugues avait réalisé des opérations sur le compte parapluie en juin 2011 lorsque Kweku Adoboli était en vacances, en les masquant par des opérations fictives.

Kweku Adoboli affirme à l'audience du 6 novembre 2012 avoir demandé de l'aide à son collègue John Hugues le 11 août 2011 lorsqu'il s'est rendu compte de l'ampleur de la perte latente, plus de 2 milliards de dollars. Lequel aurait dit de s'enfuir au Ghana et de s'expliquer de là-bas.

Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 1 et 2. http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/09/24/25173289.html
Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 3. Du lundi 24 au vendredi 28 septembre 2012. http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/09/26/25189612.html
Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 4. Du lundi 1 au vendredi 5 octobre 2012. http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/10/02/25233470.html
Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 9. Du lundi 5 au vendredi 9 novembre 2012 http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/11/06/25513423.html

A l'audience du vendredi 9 novembre 2012, l'avocat de la défense Charles Sherrard s'est interrogé sur le fait que la banque ne puisse pas voir 12 milliards de dollars d'exposition en août 2011, qu'il était impossible que la banque ne soit pas au courant.

"Vendredi, l’avocat Charles Sherrard s’est évertué à détruire cette version des faits. Il souligne notamment qu’en août 2011, au pire moment, quand Kweku Adoboli avait dérapé et s’était retrouvé avec 12 milliards de dollars d’exposition, il était impossible que la banque ne sache rien."
- Le Temps, L’avocat de Kweku Adoboli accuse UBS d’avoir fermé les yeux, par Eric Albert
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e87d823a-2aa1-11e2-a2c0-14d6685ecc15/Lavocat_de_Kweku_Adoboli_accuse_UBS_davoir_ferm%C3%A9_les_yeux#.UKDcaGfPysQ

Toute la distinction entre : la banque aurait du savoir, et on ne prouve pas que la banque savait !

Distinction que le journaliste du Monde se fait fort de piétiner, sans pincettes.

2) L'article du Monde comprend que l'origine des pertes remonte à un pari sur la crise de l'euro en juin 2011

"Mais, en juin 2011, un mauvais pari sur la crise de l'euro lui a fait perdre beaucoup d'argent. Tentant de se refaire, il a misé chaque fois plus gros."

D'après Kweku Adoboli, c'est début juillet, et non en juin, en modifiant le sens de son pari, que ses positions massives lui ont fait perdre beaucoup d'argent !

Juin plutôt que juillet, n’est-ce pas pointilleux ? La phrase extraite du Monde laisse penser qu’un seul pari a été pris en juin 2011 et qu’il s’est avéré perdant. Alors que fin juin Kweku Adoboli a commencé à prendre des positions massives dans un sens, sans qu’on connaisse le montant des gains ou pertes latentes à fin juin. Pour modifier le sens du risque début juillet, suite à des pressions subies en interne sur la stratégie pertinente (sans qu’en interne la connaissance de l’ampleur des positions prises ne soit démontrée), ce qui s’est avéré perdant d’après l’ancien trader.

Donc oui écrire qu’en juin 2011 un mauvais pari sur la crise de l’euro lui a fait perdre beaucoup d’argent, c’est non seulement simpliste mais également erroné !

D'abord; c'est à partir du 20 juin 2011 que Kweku Adoboli a pris des positions massives.

"The wheels started to come off in late June 2011, the court heard. On his return from holiday on June 20, Adoboli started to take much larger directional positions, still concealing the true risks involved by logging false offsetting trades. On July 1 - after Adoboli claimed he had come under heavy pressure from his superiors - he switched from short to long positions, and continued to increase the risk involved, increasing from $1 billion on July 1 to $3.2 billion on July 8, and $11.7 billion by August 3."
- Risk.net, Adoboli: management was aware of unauthorised trades, par Alexander Campbell, 2 novembre 2012
http://www.risk.net/operational-risk-and-regulation/news/2222202/adoboli-management-were-aware-of-unauthorised-trades

Ensuite, Kweku Adoboli considère qu'il avait gagné de l'argent jusqu'à ce que la pression de son management le conduise à modifier sa position de courte à longue, ce qui a entraîné les pertes.

"Adoboli also claimed his initial explanation of his behaviour - in the so-called "bombshell email" sent to Di Bacco and back-office accountant William Steward - was also false. In the email, dated September 14, he claimed his trades had lost money in June and he had tried to recoup them in July. In fact, he said, the trades had made money overall until pressure from management had led him to switch from short to long, leading to heavy losses"
- Risk.net, Adoboli: management was aware of unauthorised trades, par Alexander Campbell, 2 novembre 2012
http://www.risk.net/operational-risk-and-regulation/news/2222202/adoboli-management-were-aware-of-unauthorised-trades

Or il a modifié ses positions de courte à longue début juillet 2011 !

"On July 1, 2011, Adoboli changed his position from short to long. He told the court this was following two months of "fighting against the tide". Adoboli said he believed markets would fall, but changed his position due to "considerable pressure"."
- Risk.net, Adoboli: ‘I wish I was a rogue trader’, par Miranda Alexander-Webber, 30 octobre 2012
http://www.risk.net/operational-risk-and-regulation/news/2220718/adoboli-i-wish-i-was-a-rogue-trader

source : Suivi du procès de l'ex-trader d'UBS Kweku Adoboli. Semaine 8. Du lundi 29 octobre au vendredi 2 novembre 2012 http://olivierfluke.canalblog.com/archives/2012/10/30/25459710.html

Les articles de presse n'ont pas à ma connaissance rendu compte du résultat latent à fin juin 2011, juste de l'exposition.

Voilà ce qui arrive lorsqu'on ne fait pas du journalisme de précision et de rigueur sur des données d'information !