29 septembre 2009
Retour sur l'interview de Jérôme Kerviel par Guillaume Durand dans L'objet du scandale sur France 2
Le 16 septembre 2009 était diffusé sur France 2 dans l'émission L'objet du scandale un entretien de Jérôme Kerviel par Guillaume Durand. S'ensuivait un débat mettant aux prises plusieurs personnalités sur le sujet non pas (à ma grande surprise) sur la fraude à la Société Générale, mais sur la crise financière en général. Pour celles et ceux qui ont soit lu mon livre soit certains de mes articles, je suis loin d'être un défenseur de la Société Générale, mais force est de reconnaître qu'entendre un seul son de cloche dans cette affaire n'est pas normal. Après la diffusion de l'interview de Jérôme Kerviel, Guillaume Durand annonce d'ailleurs la couleur : N'entrons pas dans le détail de l'affaire Kerviel parce que c'est trop compliqué. Le problème, c'est qu'on vient de livrer au grand public la version de l'affaire par Jérôme Kerviel lui-même, sans aucune contradiction. Premier exemple, JK n'explique à aucun moment qu'il a saisi dans le système d'information laxiste de la SG des écritures fictives permettant de passer (relativement, pas totalement) inaperçu notamment pour ce qui concerne la mesure quotidienne des risques sur les positions qu'il a prises. Deuxième exemple, si le grand public croît que la Société Générale a couvert JK tant qu'il gagnait sans savoir que les positions dissimulées du trader étaient perdantes de 2 milliards d'euros fin juin 2007, on n'est pas en mesure de se faire une opinion pertinente pour estimer si oui ou non la SG a couvert JK depuis le début. Et pourtant, dans la liste des invités, il me semble qu'il y en a au moins un qui aurait pu contribuer au débat sur le sujet de la fraude à la Société Générale. Il s'agit de Jean Montaldo, auteur de Lettre ouverte aux bandits de la finance, livre très intéressant et excellent notamment sur la partie Madoff. En revanche, les pages consacrées à l'affaire Kerviel ont suscité des réserves de ma part, que j'ai formulées par mail et de visu à l'auteur. Jean Montaldo affirme dans son livre que la chambre de compensation Clearnet aurait dû détecter la fraude. Que la chambre de compensation Eurex par laquelle les futures Dax et Eurostoxx50 étaient échangés se soit interrogée sur les volumes anormaux des opérations de Jérôme Kerviel, je le conçois, elle l'a d'ailleurs fait à 2 reprises. Mais que Clearnet, filiale d'Euronext, dont Jean Montaldo ne précise pas dans son ouvrage quels types d'échanges ou de flux sont concernés par l'affaire de la fraude à la Société Générale puisse être en mesure de détecter la fraude, cela m'est apparu pour le moins étonnant. Une chambre de compensation garantit que les écritures sont équilibrées, ce n'est pas à Clearnet de se rendre compte du fait qu'un trader à la Société Générale a des positions directionnelles persistantes sur des dizaines de milliards d'euros. C'est à la Société Générale elle-même et puis à la Commission Bancaire. Jean Montaldo m'a affirmé qu'il détenait les preuves de ce qu'il avançait (comme dans le vif échange entre lui et Jean Peyrelevade au cours de l'émission sur les chiffres des actifs toxiques) mais je ne les ai toujours pas vues. Selon Jean Montaldo de vive voix les rapports de la Société Générale (février et mai 2008 ?) seraient faux. Sur quoi précisément ? Voilà ce que d'ailleurs j'aurais préféré lire dans le livre, avec les preuves en sus (si elles existent bien) et aussi entendre dans l'émission de France 2. Le sujet mérite mieux. Qu'ai-je retenu de l'interview de Jérôme Kerviel ? Premièrement je soutiens Jérôme Kerviel sur plusieurs aspects de son interview : - n'a jamais usurpé un seul mot de passe, tout a été fait dans une base où la SG a donné les droits pour le faire : le laxisme du Système d'Information de la SG est en cause, c'est toute la mentalité de la priorité donnée au Business qui est en cause ; - l'expert informatique n'a pas fait les extractions et ne peut garantir l'exhaustivité et l'intégrité des données : je rejoins JK sur la zone d'ombre qui entoure le débouclage des positions découvertes et après lequel la SG a annoncé avoir accusé 6,4 milliards d'euros de pertes ; - "chaque trader a un sous compte à son nom qui regroupe toutes les opérations qu'il fait, tous les jours la banque reçoit de l'autorité des marchés allemandes le reporting trader par trader de ce qu'il a sur son compte" : ce qui démontre le niveau d'incompétence des contrôles de la SG, des dizaines de milliards de positions directionnelles ont pu être prises pendant des mois et des mois ; - lorsque JK affirme que son point de vue n'a pas été entendu, je traduis que les juges n'appuient pas assez sur la responsabilité de la SG au moins au niveau de son incompétence et de sa négligence, qui la rendent autant victime que coupable. Je suis coupable d'avoir laissé les clefs en évidence sur ma voiture et je me la suis fait prendre ! Deuxièmement, je ne sais pas si son avocat Maître Metzner était trop occupé à préparer la défense de Dominique de Villepin dans le procès Clearstream (autre chambre de compensation, tiens au fait, la vraie affaire Clearstream, ce sont les révélations effectuées par Denis Robert au début des années 2000, pas le pataquès de bouillabaisse infâme servi à toutes les sauces depuis l'arrivée des vrais faux listings), mais pour se défendre avant un procès il y a mieux à faire que dire : "j'ai pété les plombs .. je le reconnais .. on perd le sens des réalités sur à peu près tout ... j'ai certainement été trop loin ...100 fois trop loin 1000 fois 1 million de fois trop loin fois trop loin mais on ne m'a jamais arrêté". Jérôme Kerviel a avoué sa responsabilité et selon moi les jours de prison passés purgés sont suffisants, ce n'est pas la peine d'en rajouter. En revanche du côté de la Société Générale, des supérieurs hiérarchiques s'en sortent trop bien, des équipes entières de la Direction Financière (dont le Directeur), de la Direction des Risques et autres auraient dû être remerciées. Les points communs de l'affaire Madoff et de la fraude à la Société Générale ? Incompétence et mauvaise foi de tous bords.
06 septembre 2008
Nouvelle stratégie de défense des avocats de JK : 3) sur l'implication des commissaires aux comptes
New strategy defence from the Jerome Kerviel lawyers : 3) on the involvement of Auditors
C'est à l'occasion de la confrontation le 3 septembre 2008 entre Jérôme Kerviel et son assistant Thomas Mougard dans le bureau des juges François Desset et Renaud Van Ruymbeke que les avocats de Jérôme Kerviel annoncent des précisions sur la stratégie de défense adoptée.
3) sur l'implication des commissaires aux comptes
"Nous avons des choses à leur faire demander, à leur faire dire et des vérifications à faire sur la comptabilité de la Société générale, qui à notre sens pose un certain nombre de difficultés", selon Me Benaiem, avocat de Jérôme Kerviel.
Dans l'article de Mathieu Delahousse du Figaro du 4 septembre 2008 "Kerviel et son assistant font front commun", "Des éclaircissements sont encore nécessaires pour expliquer les différences entre la trésorerie du trader, la comptabilité enregistrée et les sommes faisant l'objet de contrôle par les instances de la banque."
Ah ! Enfin ! La problématique des commissaires aux comptes dans cette affaire. C'est à se demander si les avocats du trader n'ont pas lu mon livre, puisque c'est le seul ouvrage à développer cette problématique.
A mon sens, la responsabilité des commissaires aux comptes est à rechercher sous l'angle du processus de certification des états financiers, que la Direction Financière met en place, et sur laquelle les commissaires aux comptes sont censés émettre une opinion sur sa fiabilité.
Fiabilité qui s'est avérée inconsistante au regard des comptes 2007 publiés.
Sous l'angle des contrôles, possible que si les commissaires aux comptes avaient voulu comprendre (mais c'est déjà le travail de la Direction financière n'est-ce pas ?) au 30 juin 2007 le niveau de trésorerie de la Société Générale au 30 juin 2007, dégradé de 2 milliards d'euros par les seules opérations de JK, ils auraient alors pu identifier le problème.
A 2 milliards d'euros près tout semble aller bien donc.
05 septembre 2008
Nouvelle stratégie de défense des avocats de JK : 2) sur le débouclage des positions entre le 21 et le 23 janvier 2008
New strategy defence from the Jerome Kerviel lawyers : 2) on the unwinding of positions between 21 and January 23, 2008 3) on the involvement of Auditors
C'est à l'occasion de la confrontation le 3 septembre 2008 entre Jérôme Kerviel et son assistant Thomas Mougard dans le bureau des juges François Desset et Renaud Van Ruymbeke que les avocats de Jérôme Kerviel annoncent des précisions sur la stratégie de défense adoptée.
2) sur le débouclage des positions entre le 21 et le 23 janvier 2008
À l'issue d'une confrontation avec l'ancien assistant du trader, les avocats de JK demandent l'audition du salarié de la Société générale qui a débouclé ses positions fin janvier.
Jérôme Kerviel contesterait les conditions du débouclage. La perte aurait pu être limitée si le débouclage n'avait pas été entrepris à un moment où les marchés étaient défavorables.
Comme déjà développé dans le blog, les avocats de JK feraient mieux de chercher à savoir si le débouclage a eu lieu de manière vraiment transparente, sans avoir recours à des tiers conciliants moyennant contrepartie, en hors marché (OTC).
04 septembre 2008
Nouvelle stratégie de défense des avocats de JK : 1) sur la complicité de la hiérarchie du trader
New strategy defence from the Jerome Kerviel lawyers : 1) on the complicity of the hierarchy of trader (for english please use translation tools) C'est à l'occasion de la confrontation le 3 septembre 2008 entre Jérôme Kerviel et son assistant Thomas Mougard dans le bureau des juges François Desset et Renaud Van Ruymbeke que les avocats de Jérôme Kerviel annoncent des précisions sur la stratégie de défense adoptée. 1) sur la complicité de la hiérarchie du trader Un avocat du trader cite des échanges de mails entre des contrôleurs financiers de la banque qui démontreraient que le contrôle financier de la banque avait, au printemps 2007, eu connaissance du caractère fictif de certaines opérations financières de Jérôme Kerviel. Mon opinion, et les juges se sont déjà exprimés là-dessus, comme tout le monde à pu le lire dans les extraits des procès-verbaux publiés, c'est qu'il est très peu probable que sa hiérarchie puisse accepter de le laisser faire alors qu'au 30 juin 2007 les positions de JK étaient en perte de 2 milliards d'euros. Même si la hiérarchie directe se sentait prise au piège fin juin 2007, la situation s'étant améliorée l'été 2007, elle n'aurait pas pu selon toute vraisemblance accepter de renouveler un tel risque au troisième trimestre 2007. Extrait des procès-verbaux des auditions de Jérôme Kerviel à la brigade financière montrant l'opinion des enquêteurs sur le sujet : "- A supposer que vos positions importantes sur les futures aient été décelées par la SG entre début mars et fin juillet 2007, soit sur la période ou votre P & L est négatif avec un pic maximum de moins 2,5 milliards d'euros fin juillet 2007, quel aurait été votre système de défense? - Mes justifications auraient été les mêmes. L'espérance d'un retournement du marché. Cependant, je vous le répète, de mars à juillet ma hiérarchie a reçu un ensemble de warnings qui me laisse à penser que la taille de mes positions était connue. - Pourquoi dès lors les services de contrôle n'ont-ils pas cherché à vous stopper? - Cela les arrangeait de me laisser gagner de l'argent. - Vous ne répondez pas à ma question. Je vous parle de la période de mars à juillet 2007 où votre P & L est négatif? - En cas de découverte sur cette période, c'est toute l'équipe qui aurait été licenciée. Y compris mes supérieurs hiérarchiques en cascade. C'est d'ailleurs le cas aujourd'hui. Dans les deux cas, la Société générale a intérêt à fermer les yeux. Que je sois gagnant ou perdant. - Si tel est votre point de vue, cela signifie que vous aviez les coudées franches sans aucune limite? - D'une certaine façon. - Vous le pensez réellement? - Quoi qu'il en soit, je risquais dans un cas comme dans l'autre de perdre mon salaire si mes engagements étaient décelés. J'avais certes intérêt à dissimuler mes engagements vis-à-vis de mes supérieurs conscients du risque de ne plus avoir de job. Et ma hiérarchie avait intérêt quant à elle à ne rien dire pour les mêmes raisons. - Je ne suis pas de votre avis dans la mesure où votre hiérarchie avait tout intérêt à déceler au plus vite vos positions hors norme pour stopper, d'une part, ces positions importantes et, par ailleurs, les dommages collatéraux susceptibles d'atteindre vos supérieurs. Il est indéniable qu'ils auraient été eux-mêmes soumis à une série d'explications et de justifications sur les raisons de ce laisser-faire. Ce qui n'était pas dans leur intérêt. Qu'en pensez-vous? - Je ne sais pas. - Je pense que votre hiérarchie a tout intérêt dès février à vous stopper dans votre élan, c'est-à-dire dès que vos résultats sont négatifs. Que la seule raison pour laquelle cela ne s'est pas fait, c'est que vos manoeuvres (opérations fictives) sont suffisamment efficaces pour passer à travers tous les contrôles et qu'à ce moment, contrairement à vous, ils n'ont pas encore à craindre pour la perte de leur salaire et de leur poste. - Dès début avril, P. B. et M. R. sont avisés par mail du service comptable (...). La seule chose qui me soit dite est de me débrouiller pour régulariser. Ils n'interviennent pas. Les autres alertes qui leur parviennent par la suite ne les font pas réagir pour autant, c'est donc que cela les arrangeait. Au début comme à la fin de mes manoeuvres, ils n'ont pas voulu intervenir. Nous faisons eux et moi le même métier. Ils en connaissent les rouages." Fin des extraits. En revanche, comment croire que les alertes Eurex du mois de novembre 2007 n'aient pas permis à la hiérarchie d'être enfin au courant. Là, comme le résultat de JK, de 1,4 milliards d'euros, principalement acquis avant la fin du mois de novembre selon les rapports de l'inspection (graphe de P&L), est énorme, peut-être que la hiérarchie directe a fermé les yeux. Sachant qu'une citation du supérieur hiérarchique direct permet de comprendre que ce dernier connaissait au moins la trésorerie de 1,4 milliards d'euros dès le début du mois de janvier 2008. Mais, le 18 janvier 2008, d'autres services de la banque ont permis de découvrir la fraude. Or, à ce moment là, les positions de JK étaient en perte. Tout s'est alors arrêté.