La deuxième journée du procès de Jérôme Kerviel, l'information et l'analyse des aspects techniques de l'affaire sont privilégiés ici comme nulle part ailleurs.

Moments techniques du Jour 2 du procès

1) sur le dépassement des limites d'engagements

Le président du Tribunal avait rappelé le Jour 1 les principales données : limite de réplication fixée au desk Delta One (somme des valeurs absolues des engagements des traders du desk) relevée de 75 à 125 millions d'euros en janvier 2007, les dépassements devant être immédiatement régularisés, soit par réduction des positions, soit par relèvement de la limite.

Jérôme Kerviel affirme que les limites imposées étaient de 125 millions d'euros, que les dépassements étaient fréquents, mais sans que la hiérarchie réagisse.

Selon le Président du Tribunal, d'avril à décembre 2007, le taux de dépassement (limite collective) a varié de 20 à 50 %. En moyenne ? Autant dire que la limite n'était que théorique ! Un mauvais point pour la SG.

Le Président Dominique Pauthe indique vers 15h30 qu'un dépassement autorisé de 20 % existe (20 minutes) avec la limite, ce qui contredit sa présentation initiale. Je découvre pour la première fois cette histoire de 20 % (ni dans les rapports Green, ni dans le livre de JK ou autre), mais cela ne semble faire réagir personne.

Sur un mail précis, JK insiste sur le fait que le mail en question concerne tout le desk, le Président conteste, JK demande à voir le mail et selon 20 minutes JK aurait raison. Dépassement de combien ? Sachant que les engagements directionnels dissimulés de JK s'élevaient à plusieurs milliards d'euros parfois l'enjeu est véritablement ailleurs. Avant la découverte de la fraude une personne de la SG (un supérieur hiérarchique, un contrôleur ?) s'est-elle rendue compte de l'ordre de grandeur des dépassements de JK ? Vous connaissez mon point de vue.

La limite de la défense de JK, c'est de viser trop gros encore une fois. Vers 16h, le Président lui demande si prendre des positions de plusieurs milliards était dans son mandat. JK répond par la négative, puis tente de se justifier en fournissant des gains de 500 000 euros avec Allianz en 2005 et 5 millions d'euros en 2005. Il dit que pour atteindre ses objectifs il devait dépasser ses engagements. Mais comment justifier le grand saut entre des millions et des milliards ? Il ne le fait pas.

Au lieu de développer ses points faibles (là où depuis le début il a avoué ses torts) la défense devrait se concentrer sur les failles non avouées clairement (sur les contrôles la SG a fait son mea culpa, pas assez, mais elle l'a fait) de la SG : supérieurs directs en fin d'année 2007, courriers Eurex, trésorerie.

2) sur l'existence de directives écrites de limites d'engagements

Maître Metzner affirme que non, Maître Veil conteste. Claire Dumas, vers 18h assure qu'il y a bien des limites formalisées, pour chaque groupe de traders.

Soit un document existe, soit il n'existe pas ! Je ne comprends pas pourquoi le Président du Tribunal ne prend pas l'initiative une fois pour toute de clore ce débat en demandant solennellement aux avocats de la SG de produire ce document s'ils l'ont !

Les phrases me semblent jetées dans tous les sens alors qu'il devrait y avoir des faits étayés par des documents qui devraient augmenter le formalisme et la rigueur de ce procès !

3) sur l'existence d'alarmes sur le nominal

Vers 15h50, JK aurait assuré qu'il y avait des limites nominales. Elles seraient inscrites dans un logiciel, mais JK n'aurait jamais pu se connecter à cet outil (20 minutes).

Le problème pour la défense, c'est que jusque-là Maître Metzner avait suggéré qu'une alarme sur le nominal avait été désactivée par un supérieur hiérarchique de JK !

Si au cours du procès on se retrouve juste avec une alarme dans un coin prévue par un logiciel que personne n'utilise à la SG, cela revient à ce que la SG avait annoncé dans ses rapports Green : absence de contrôle sur le nominal !

Vers 18 h ce sujet est à nouveau évoqué. Maître Metzner fait dire à JK que la SG avait désactivé le contrôle dans l'automate, que le curseur était mis à zéro (AFP).

4) sur les opérations fictives

Avant 16h30, JK assure que les techniques d'opérations fictives pour cacher d'autres opérations étaient une pratique dans la banque, qu'il ne les a pas inventées.

Il assure que toute sa hiérarchie savait qu'il passait des opérations fictives. Son point de vue, c'est de dire que comme ses chefs ne lui ont pas dit d'arrêter mais de régler les écarts issus des alertes, cela signifiait qu'ils savaient. De même, des états informatiques montrent les positions, donc ils savaient. JK et sa défense continuent à vouloir jouer sur cette ambiguïté fumeuse que les juges d'instruction n'avaient pas avalée. Encore une fois ils visent trop gros.

Ils ne m'arrêtaient pas donc ils savaient. Cela risque de ne pas suffire !

Un débat concerne également l'accès informatique aux opérations réelles et fictives de JK. Selon JK les supérieurs (et même 1 300 personnes La Tribune) pouvaient y avoir accès en quelques clics et 30 seconds, Claire Dumas affirme quant à elle qu'il est nécessaire de savoir exactement ce que l'on cherche dans les 500 000 opérations du book de JK.

Maître Metzner demande à ce que la base tampon où se trouveraient toutes les opérations (20 minutes) uniquement les opérations en suspens (La Tribune) soit produite à l'audience (je suis pour), elle serait à New York. Pourquoi Maître Metzner n'en a-t-il pas lui même un extrait pour étayer ses propos ? Pourquoi, si cette base a été demandée et non obtenue, ne l'a-t-il pas expliqué ?

Maître Metzner aurait également demandé à JK de confirmer qu'il suffisant de comparer deux bases de données pour identifier les opérations fictives (AFP). Déjà c'est plus compliqué que 3 clics !

La plupart des journalistes ayant déserté, peu d'informations sur le témoignage de Richard Paolantonacci, chargé de la surveillance des risques à la Société Générale.

Un article des Echos de ce jour attire mon attention sur le témoignage d'un des traders de la salle Delta One au moment des faits (il s'est peut-être dit, tiens, y a plus de journalistes, je vais témoigner illico incognito, à mon tour), Antoine Delorme.

Il a reconnu que les opérations fictives existaient, qu'elles étaient courantes mais encadrées. Elles sont censées être utilisées pour matérialiser l'absence de risque pour des opérations pour lesquelles tous les titres ne peuvent être achetés en une journée.

Je ne vois pas à première vue en quoi l'absence de risque devrait être matérialisé pour autant mais bon je n'ai pas tous les détails.

5) le différend sur les 74 alertes internes

La divergence des points de vue n'est pas nouvelle, et là-dessus je suis de l'avis de la défense de la SG. Là où je ne suis pas d'accord avec la SG, c'est que de nombreux responsables et salariés auraient dû être virés pour incompétence.

Précisions de Claire Dumas, les alertes ont eu lieu dans différents services, dans différents lieux, qui ne communiquent pas entre eux (là c'est un peu exagéré de mon point de vue).

Selon Claire Dumas, l'e mail qui avait évoqué des opérations fictives était utilisé de façon abusive pour désigner des opérations techniques servant à corriger des anomalies. J'avais rédigé un article au moment où cette polémique avait éclaté pour me ranger du côté de l'opinion de la SG sur ce point.

Maître Veil assure que ces alertes doivent être prises dans un contexte de milliers d'alertes.

La question de savoir si 74 alertes provoquées par la seule activité de JK est normal ou pas est importante. Sauf qu'elle est importante dans la responsabilité de la SG à ne pas avoir détecté la fraude, pas dans le fait qu'elle ait compris la fraude avant sa découverte en janvier 2008 !

6) sur la trésorerie : emprunt de 1 milliard d'euros en juin 2007 pour couvrir les pertes latentes de ses positions

Excellente question du Président qui demande pourquoi JK n'a pas informé ses supérieurs des pertes latentes de 2,5 milliards d'euros en juin 2007.

JK répond en affirmant qu'il a dû emprunter un milliard auprès de la banque pour couvrir en partie ces appels de marge, que son n+2 lui a posé la question de la durée, sans que cela ne le gêne plus que ça.

C'est vrai que c'est gros ! C'est même essentiel et pourtant les live de 20 minutes et de l'AFP ne rendent pas compte de ça ! Edifiant !

Coucou, j'ai besoin d'un milliard.

Pourquoi ne connaît -on pas les volumes quotidiens normaux de l'activité de JK afin de comparer avec ceux de ses positions non-autorisées ?

Parce que si un emprunt de 1 milliard ne choque pas son n+2, c'est qu'à priori l'activité normale de JK est de l'ordre du milliard d'euros.

Vivement que le n+2 s'explique sur cet emprunt !

Informations diverses

Témoins du jour à la barre :

- Jean-François Lepetit, ancien président de l'Autorité des Marchés Financiers

- Jean-Pierre Mustier, ancien patron de la BFI de la Société Générale

- Richard Paolantonacci, chargé de la surveillance des risques à la Société Générale

Curieux, Jean-François Lepetit semble sûr de lui et catégorique lorsqu'il parle des salles de marchés en général, mais il ne connaît pas le dossier Kerviel dans les détails, ce qui ressort des questions posées par Maître Metzner et de son propre aveu. Question objectivité, il n'est pas crédible, lorsqu'il concède qu'il y avait peut-être un problème de contrôle à la Société Générale. La banque elle-même et la Commission Bancaire ont enlevé le peut-être avant même le procès !

Amusant, Jean-François Lepetit prône le bon sens, mais le bon sens près de chez vous, c'est pas le Crédit Agricole ? A la Société Générale, c'est plutôt le coup de pouce non ? En contrôlant si mal, c'est sûr qu'on laisse le champ libre ...

Je ne comprends pas l'intérêt pour les avocats de la Société Générale et la Société Générale d'avoir évoqué les soucis judiciaires de son frère au procès (viser personnellement Jérôme Kerviel), méthode qui peut passer pour réprouvable auprès du grand public. L'image de la Sogé n'en sort pas grandie à nouveau.

La déposition de Jean-Pierre Mustier n'était pas très intéressante du point de vue de la technicité. Je signalerai juste qu'il a tenté de détourner l'attention vers lui en disant que si la hiérarchie savait, il aurait dû savoir, que la hiérarchie, c'était lui !

La hiérarchie, ce n'est pas que lui (ce que Maître Metzner a précisé après), et je répète qu'il suffit que la défense prouve qu'un supérieur hiérarchique quel qu'il soit ait été au courant des positions non-autorisées en milliards d'euros même seulement fin 2007 pour qu'on puisse affirmer que la Société Générale, qui a toujours mis en avant la thèse de la connaissance isolée des faits, savait.

Jean-Pierre Mustier a également commis une erreur lorsqu'il a dit que si le trader trahit une fois alors il trahit toujours, la confiance étant rompue, il faut licencier le trader.

Alors pourquoi la Société Générale n'a-t-elle pas licencié Jérôme Kerviel lorsqu'il a été découvert sur ses positions non-autorisées sur Allianz en 2005 ?

C'est à la fin de l'audition de Jean-Pierre Mustier, peu avant 20 heures que la salle s'est vidée de ses journalistes notamment.

Pourtant un témoin qui suit chargé de la surveillance des risques à la SG ce n'est pas important ?

Retour à nouveau sur la confusion commise par Maître Metzner sur les écritures de janvier 2008 concernées par le courtier Baader

Le Jour 2, Maître Metzner a de nouveau évoqué la contrepartie Baader.

Extraits du live de 20 minutes (http://www.20minutes.fr/article/576777/Societe-Proces-Kerviel-Suivez-en-direct-la-deuxieme-journee-du-proces.php) :

« Questions précises de Metzner sur les positions de « 40 milliards en directionnels » pris avec comme contrepartie le courtier allemand trader. Effectivement il laisse entendre que ça peut interpeller. Et s'il dit qu'en fait ce n'est pas un courtier mais la Deutsche bank ? « Je préfère ne pas répondre », répond Jean-Louis Lepetit. « Merci », dit Metzner. »

Interviewé sur BFM Radio le mardi 8 janvier , l'avocat avait en fait confondu 50 avec 40 !

Les 50 concernent les engagements de janvier 2008, et les 40 sont en rapport avec la gain de 1,5 milliards d'euros de fin 2007, comme l'illustre cet extrait d'hier sur le live de 20 minutes (http://www.20minutes.fr/article/576407/Societe-Proces-Kerviel-suivez-la-premiere-journee-en-temps-reel.php), extrait qui concerne Claire Dumas de la SG :

« Elle travaille dans le contrôle et elle va faire le dérouler de la découverte de la fraude et la réaction de Kerviel. Son entrée dans le dossier s'est fait le vendredi 18 janvier quand elle est informée qu'un trader avait saisi deux fois 40 milliards d'euros . Elle a cru à une erreur. Elle a été appelée finalement par le directeur de la banque d'investissement de la Société générale. « On est très inquiet, peux-tu aller vérifier un compte de future, le SR 81 », lui dit-on. Il y a 1,4 milliard d'euros. Et effectivement, deux fois 40 milliards d'euros avaient été saisis, 40 à l'achat, 40 à la vente, avec des forwards en Allemagne, à la Deutsche Bank, ce qu'elle prenait pour une erreur le midi ne l'est pas. »

Qu'indique le rapport Green de mai 2008 (contrepartie 5 = BAADER, contrepartie 3 = Deutsche Bank) ?

page 28 : 2 forwards avec Deutsche Bank, opération fictive annulant les risques de marché et le résultat latent

page 30 : 8 forwards (Clickoptions puis Baader, changée le 3 janvier 2008 d'après la chronologie), couples de transactions fictives de sens inverse pour dissimuler du résultat figé

Le 9 janvier 2008, les opérations avec Baader sont annulées et un flux de provisions est passé pour masquer ses gains.

Le calcul du ratio Cooke continue de poser problème parce que les données utilisées par ACFI/ACR/ACT sont celles du 8 janvier 2008 !

Le 17 janvier, comme il y a toujours un problème avec le calcul Cooke avec Baader (2,3 MdE de CVar), JK déclare que la vraie contrepartie est Deutsche Bank !

Le 18 janvier, le faux mail pour se justifier est celui de la contrepartie Deustche Bank.

Voilà donc un point précis sur ces histoires de contrepartie, le rapport Green n'ayant pas été démenti à ce jour sur ce point.

Et dans le rapport Green provisoire de février 2008 en page 8 : techniques pour dissimuler du résultat figé, forward sur Dax et Eurostox, Etablissement bancaire E et clickoptions, du 31/12/2007 au 08/01/2008, PL fictif sur la période - 1 485 311 250 euros, nominaux fictifs 40 275 069 375 euros.

Baader c'est bien lié à une opération fictive de nominal 40 MdE visant à masquer le gain réel de fon 2007 de 1,4 MdE et non pas aux engagements de janvier 2008 de 50 MdE !

Sources du déroulement du procès

La Tribune

http://www.latribune.fr/entreprises/banques-finance/banque/20100608trib000517576/jerome-kerviel-contre-la-societe-generale-suivez-le-proces-minute-par-minute-4.html

AFP Le procès Kerviel en direct

http://news.fr.msn.com/m6-actualite/article.aspx?cp-documentid=153707729

20 minutes Procès Kerviel: suivez en direct la deuxième journée du procès

http://www.20minutes.fr/article/576777/Societe-Proces-Kerviel-Suivez-en-direct-la-deuxieme-journee-du-proces.php

Sélection d'articles de presse ou de blogs selon leur pertinence

10 juin 2010 La Plume d'Aliocha Kerviel : une prise de risque inhumaine !

http://laplumedaliocha.wordpress.com/2010/06/10/kerviel-une-prise-de-risque-inhumaine/

9 juin Les Echos Procès Kerviel : le tribunal plonge dans le vif des opérations de marché

http://www.lesechos.fr/info/finance/020594233106-proces-kerviel-le-tribunal-plonge-dans-le-vif-des-operations-de-marche.htm

10 juin 2010 Les Echos Procès Kerviel: les traders à la barre jeudi

http://www.lesechos.fr/depeches/france/afp_00258924-proces-kerviel-les-traders-a-la-barre-jeudi.htm

10 juin 2010 Libération Kerviel : «Mes supérieurs mont laissé faire»

http://www.liberation.fr/economie/0101640576-kerviel-mes-superieurs-m-ont-laisse-faire

10 juin 2010 Kerviel : «La Société générale ne pouvait pas ne pas savoir»

http://www.lefigaro.fr/societes/2010/06/09/04015-20100609ARTFIG00685-kerviel-la-societe-generale-ne-pouvait-pas-ne-pas-savoir.php

9 juin 2010 L'Express Jérôme Kerviel m'a menti !

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/jerome-kerviel-m-a-menti_898308.html